LE PRISONNIER
be seeing you
R de réel
Volume P (novembre-décembre 2002)
Critique
(Articles)

 
Au début les téléspectateurs n’ont pas trop aimé ils attendaient un James Bond d’où l’incompréhension d’autant plus forte que Patrick McGoohan le concepteur de la série et l’acteur principal et le scénariste et parfois réalisateur parfois sous pseudonyme était bizarrement prude et tenait à ce qu’il n’y ait aucune scène un peu déshabillée ce qui sembla un peu incongru et moins intellectuellement cohérent que le refus d’utiliser des armes une contrainte qui est même le fondement de Living in Harmony un de ces épisodes qui ont été rajoutés parce que la série était trop courte et qui du coup ne sont pas au niveau des autres et surtout qui freinent l’arrivée ultime vers le dernier épisode titré le Dénouement en anglais Fallout c’est un grand moment quand on voit la série pour la première fois on attend ça depuis le début on va enfin savoir qui est le numéro un et les paris vont bon train certains sont persuadés que c’est le petit majordome Angelo Muscat d’autres pensent que c’est le grand bi et souvent les gens sont déçus mais il faut rappeler que le vrai intérêt de la série c’est justement de ne pas être un suspense le vrai intérêt ce n’est pas le village perdu de Portmeirion au Pays de Galles construit en mélangeant tous les styles architecturaux du monde entier ce n’est pas non plus les effets spéciaux un peu datés ni la grosse boule blanche le rôdeur qui est d’ailleurs le nom du fan-club du Prisonnier ni d’ailleurs l’humour tout britannique du n°6 il y a un peu de tout cela mais le vrai intérêt c’est que ça raconte une histoire d’espionnage où il ne se passe rien en ce sens le Prisonnier c’est la version télé du nouveau roman avec un avantage en plus c’est que ça ne s’arrête jamais puisque chaque épisode même ceux où l’on croit que ça y est qu’il s’en est sorti notamment le Carillon de Big Ben où il est de retour à Londres se retourne in fine il ne sortira jamais du village ce que la fin confirme puisqu’après avoir détruit le village le n°6 retourne à Londres et on le voit rentrer chez lui dans cet appartement qu’on connaît si bien parce qu’il est dans le générique et à ce moment-là la porte s’ouvre avec le bruit caractéristique de la porte mécanique du village ce qui signifie bien que rien n’est fini ce qui fait qu’on pourrait rajouter des épisodes aujourd’hiu encore cela fonctionnerait et cela serait certainement plus intéressant qu’un film fait à Hollywood qui est en projet et qui risque d’être un peu plat mais cela étant il faut se méfier des interprétations post-1984 de la série car il est de nombreux fans qui crient au génie visionnaire à propos la « lutte entre l’esprit d’un individu qui s’accroche à son intimité face à une organisation collective sans nom qui est prête à tout pour la lui arracher » comme dit Anthony Burgess[1] l’auteur d’Orange mécanique mais enfin pour cela il suffit de lire Kafka il y a déjà tout ce qu’il faut sur la question ce qu’il y a dans le Prisonnier qui est nulle part ailleurs c’est le détournement des codes habituels des séries et à cet égard il est important de rappeler que McGoohan juste avant jouait le rôle de John Drake dans une série beaucoup plus traditionnelle nommée Destination danger et que dans l’esprit de certains le Prisonnier en était la suite ce qu’a toujours contesté McGoohan mais il faut le dire assez honnêtement ce que dit McGoohan de sa propre série est très décevant et ce d’autant plus qu’il passe son temps à dire qu’il ne veut rien dire puis il fait des grandes phrases du type « je crois en la démocratie mais le danger inhérent est qu’avec un excès de liberté dans tous les sens nous allons nous détruire nous-mêmes » alors évidemment on préférerait qu’il ne dise rien mais s’il s’est senti obligé de répondre c’est parce que des milliers de personnes n’ont pas supporté que la fin ne soit pas plus claire et le lui ont reproché comme le montre cette lettre reçue par la chaîne après la première diffusion du dénouement les deux derniers épisodes étaient complètement débiles écrit le correspondant anonyme mais un autre particulièrement enthousiaste affirme que le dernier épisode était une œuvre surréaliste parfaitement magnifique maintenant je suppose qu’il nous faut retourner aux séries qui s’étirent de semaine en semaine où les héros ont des aventures avec de jolies femmes où ils prennent des coups et où finalement ils descendent les méchants[1] ce qui nous amène à parler du phénomène culte de la série à propos duquel il faut évoquer la distinction[1] entre les “allégoristes” qui cherchent les sens cachés derrière chaque épisode les spécialistes de la production qui connaissent tout sur le tournage du nom des figurants au type de caméras utilisées et enfin les fans de McGoohan qui vénèrent l’acteur tout cela devrait être précisé par une étude que l’un des membres du fan-club mène sur les autres dans le cadre d’un livre à paraître sur le phénomène culte ces informations se trouvent sur le site www.leprisonnier.net qui montre l’étendue du phénomène culte cela va faire 35 ans que cette série existe pour resituer tout cela chronologiquement il suffit de dire que MacGoohan a tourné Le Prisonnier aux studios de Borehamwood au moment même où Kubrick tournait dans des studios voisins 2001 l’Odyssée de l’Espace et on peut dire ce qu’on veut sur la qualité des films de Kubrick en quelques mois McGoohan a tourné 17 heures qu’on ne se lasse pas de voir ce qui ramène toujours au fait qu’il faut rompre avec l’idée que la télévision n’est pas capable de produire des grands-œuvres ce qu’on a pu constater plus récemment avec la série L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier qui est certainement plus intéressante que ses films récents mais cela nous éloigne du Prisonnier et de l’intelligence du montage du générique du début qui dure moins d’une minute mais qui arrive à placer tous les éléments qui amènent à cette histoire d’un agent secret qui roule dans une Lotus qui est endormi chez lui après avoir donné sa démission et qui se réveille dans le village et certains éléments totalement inutiles rendent la série mythique comme cette Lotus qui ne jouera jamais le moindre rôle dans la série sauf lors du dernier épisode et qui est pourtant liée indissociablement au n°6 de même le grand bi qui est l’emblème du village et qui se retrouve partout jusque sur les boîtes de conserve et aussi le rôdeur qui surveille le n°6 et l’empêche de s’enfuir ce qui est particulièrement éprouvant durant les premiers épisodes parce qu’on croit que jamais le n°6 ne va pouvoir ne serait-ce qu’un peu renverser la vapeur et puis arrive cet épisode nommé le Général où le Général est en fait un gros ordinateur qui manipule l’esprit des habitants du village par des cours intensifs et le n°6 a la possibilité de poser une question à ce super-ordinateur qui peut répondre à tout et le n°6 lui pose une question qui le fait exploser et là c’est une vraie victoire contre le n°1 or tout cela c’est grâce à une question en un seul mot pourquoi ?

 

Raphaël Meltz

1. Patrick Ducher, L’idiot du village, Centre de Documentation du Prisonnier, 1996.

 

 
 
 
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